Entre La Peste et le Covid19…

Bonjour tout le monde…

Je fus interpellé par une nouvelle bizarre : le livre d’Albert Camus “La peste” se vendrait comme des petits pains !!!  Ha bon ?  Pourquoi donc ?  Parce que cette œuvre retracerait différentes réactions qui se seraient produites lors de l’épidémie de peste à Oran, (Maroc) en 1945, et ce au travers de portraits de personnages divers.  Particularité ?  L’Homme étant ce qu’il est, ce qu’on y lit semble sortir tout droit de notre actualité. 

La trame du roman

L’intrigue du roman présente l’histoire d’une épidémie de peste qui sévit sur la ville d’Oran dans les années 1940. Des rats viennent mourir au grand jour ; ils portent le bacille de la peste. L’épidémie se répand dans la ville qu’il faut fermer ; le héros, le docteur Rieux – on apprend à la fin du livre que c’est lui en réalité qui relate les événements – est séparé de son épouse partie se soigner dans une ville voisine.

Camus distingue plusieurs réactions face à ce fléau. Cottard, le cynique, se réjouit de façon malsaine des souffrances qui s’abattent sur les hommes.  Il tire profit de l’épidémie en organisant le marché noir ; son attitude vaine le conduit à la folie. Le prêtre Paneloux voit dans la peste le châtiment de Dieu qui punit les hommes pour leur égoïsme ; il invite les fidèles à la conversion, mais, profondément bouleversé par la mort d’un jeune enfant, il se tait et meurt seul, sans avoir demandé l’aide de la médecine. Grand, le fonctionnaire contaminé, guérit sans qu’on sache exactement pourquoi. Rambert, le journaliste parisien séparé de la femme qu’il aime, met tout en œuvre
pour quitter la ville ; lorsqu’il en a la possibilité, il choisit cependant d’y rester pour se battre avec ceux qui luttent.  Rieux et Tarrou agissent pour organiser un service sanitaire qui soulage, autant que faire se peut, la souffrance des hommes.  À la fin du roman, Tarrou meurt et Rieux apprend par un télégramme que sa femme, elle aussi, est morte.

L’une des scènes les plus importantes du roman raconte l’agonie terrible et la mort d’un jeune enfant, le fils du juge Othon.  Elle est commentée par Rieux en ces termes devenus célèbres : « Je refuserai jusqu’à la mort d’aimer cette création où des enfants sont torturés ».  [https://interlettre.com/bac/le-roman-et-ses-personnages/558-fiche-sur-la-peste-de-camus-resume-et-analyse]

Voyons ensemble quelques réactions de l’époque reprises par Camus, et comparées à celles que nous connaissons aujourd’hui…

Ainsi les autorités d’alors ont commencé par minimiser le niveau de dangerosité du virus, comme l’ont fait les gouvernements belge et français, pour ne citer que ceux-là.  Et selon la personnalité des “responsables” qui tenaient de tels propos (faut-il les citer, où les avons-nous toujours en mémoire ?), cette attitude sera plus tard justifiée soit par une méconnaissance évidente du problème (ce ne sera pas hélas la première fois, ni la dernière d’ailleurs), soit par des prétextes fallacieux comme : il ne fallait pas inquiéter la population.  On pourra en rajouter une troisième, malheureusement bien trop souvent présente et cachée : l’argent.  Il ne faut pas mettre à mal le système économique, et si on peut en tirer profit… (petit clin d’œil).  Pour citer Hubert Reeves à sa conférence du 04-12-2014 à Lille : « Sécurité et profit sont incompatibles. »

Autre réaction à l’époque : les gens refusent d’y croire, où refusent de se plier à ce qu’ils prennent pour une façon qu’a le gouvernement de vouloir imposer SES règles.  Comme je l’ai déjà écrit ailleurs, dans notre immense majorité, nous n’avons qu’une confiance très relative, pour ne pas dire plus du tout confiance dans le gouvernement (mélange de politique et de lobbies commerciaux dont les intérêts sont tellement différents de ceux de Monsieur et Madame tout le monde), dans les médias (pour eux, ce qui compte, c’est faire de l’audimat, et donc du sensationnel), dans les médecins (dont les ego trop souvent surdimensionnés leur font oublier que leurs patients sont des humains, et non des dossiers ou des cas) et dans la police (qu’on voit trop souvent enfreindre les règles de bonnes conduites, voire des lois au nom du maintien de l’ordre). 

Troisième réaction de l’époque, moins actuelle aujourd’hui : la panique et l’exode.  Quand je dis moins actuelle, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu des personnes “aisées” qui ne se soient réfugiés dans une villégiature plus isolée.  Mais bon, ils ne sont pas légion, et cela est du, me semble-t-il, à la rapidité de la contagion à travers le monde.  Par contre, question panique…  S’il est nécessaire de faire preuve de prudence, certains comportements extrêmes me laissent pantois. 

Apparaît le confinement.  Finalement, les autorités prennent des mesures de quarantaine.  Nous avons déjà discuté de l’actuelle nécessité de cette mesure, nécessité qui aurait pu être évitée avec toutes les conséquences (notamment économiques, mais aussi sociales) que cela implique.  Et là, dans ce moment hors du temps, hors de nos habitudes, hors de ce qui devait être, les repères se fragilisent.  On est obligé d’aller puiser en soi nos propres références et de les afficher.  Ainsi en est-il de comment ça “devrait” fonctionner à la maison, qui fait quoi, quelles règles doit-on suivre pour l’éducation de nos petiots (parfois plus si petiots que ça), comment on s’occupe, comment on se rencontre…  Tel père n’était pas suffisamment présent auprès de ses enfants à cause de son travail, le voilà confiné lui aussi avec toute la famille.  Dans le couple aussi des choses sont en train de se passer.  Ce qui, jusque-là, était dissimulé par les “obligations”, ne l’est plus.  Cela apparaît au grand jour.  Des traits de notre personnalité, jusque-là peu visibles par la force des choses, par les habitudes, font surface et vont dessiner le personnage que nous sommes de manière nettement plus précise.  Bref, on en reparlera, mais ce confinement va laisser des traces dans les chaumières, et pas seulement dans neuf mois.

Cette distanciation sociale génère des attitudes, des comportements, qui trop souvent versent dans l’extrême.  Dans ces rues silencieuses, les gens rasent les murs, ne pouvant s’empêcher des coups d’œil furtifs et inquiets aux alentours, comme si quelque chose, ou quelqu’un, allait leur sauter à la gorge.  Vous croyez que j’exagère ???  Malheureusement non.  Cette perte de repère génère de l’insécurité.  Une insécurité ambiante.  Comment allons-nous survivre financièrement ?  L’état fait des gestes à grands effets de publicité.  Mais nous sommes des milliers à recevoir l’information que : “Ah non, vous, vous n’avez pas droit à cette aide”.  Parce que l’aide en question, c’est pour une petite partie des indépendants…  Pourquoi ceux-là ?  Pourquoi pas les autres ?  Mystère.  L’insécurité est également relationnelle…  Comment continuer à fonctionner avec telle ou telle personne qui a fait preuve de comportements assez “limites” ?  Je pense à celles qui ne sont pas venues en aide à des collègues en première ligne par peur de la contamination, aux voisins qui demandent à ce que tu ailles vivre ailleurs parce que ton métier te met en contact avec des personnes à risque, au conjoint(e) dont on découvre suffisamment que pour perdre l’admiration que l’on en avait, ciment de l’amour…

Cela amène une forme d’indifférence de l’autre.  Qui pensent aux pauvres, aux personnes de la rue, aux personnes isolées qui souvent n’ont pas d’amis, ou pas beaucoup, peu de famille (quand il y a une famille)…  Elisabeth de Fontenay, philosophe française, disait dans un interview en 2008 : « On juge la grandeur d’une civilisation ou d’une nation à la façon dont les faibles, les handicapés, les pauvres, les sans-papiers y sont traités » faisant ainsi écho à une phrase similaire de Gandhi.  Allons-nous faire autrement que dans le roman de Camus, où les pauvres, les asociaux furent chassés ?  Certes, nous ne les chassons pas.  Mais de la même manière que le roman de Camus est souvent perçu comme une métaphore de la “peste brune” (le national-socialisme allemand d’Hitler), nous rassemblons les sans-logis, “ceux qui traînent dans la rue”, dans de véritables ghettos où ils sont presque livrés à eux-mêmes.  Presque parce qu’il y a une petite équipe d’infirmières, de bénévoles, de quelques médecins et intervenants sociaux qui essaient, comme Rieux et Tarrou dans le roman, de gérer ce qui s’y passe.  A l’heure où j’écris ces lignes, soit le 04 avril (le confinement a commencé le 16 mars), le Hall des Foires de Liège n’est toujours pas ouvert aux plus démunis d’entre nous…  Car, comme disait Jacques Brel dans sa chanson, chez ces gens-là (les décideurs), Monsieur, on ne pense pas, on ne vit pas, on ne cause pas,…  on compte !

Le rejet des malades…  En temps ordinaire, une personne malade reçoit attention, visites, voire petits cadeaux de soutien.  Quelle différence avec ce qui se passe maintenant !  Et je ne parle pas que des personnes qui ont contracté le COVID19 !!!  Le plus insupportable pour elles n’est pas tant la maladie elle-même que l’espèce de pestiférée qu’elles sont devenues, elles et leurs familles !  Non, je parle aussi du fait que plus personne n’ose se dire malade !  Nous venons de vivre plusieurs journées avec une température bien agréable, nous permettant de nous habiller de manière plus vacancière…  Et maintenant, une vague de froid nous frappe soudainement !  Allons-nous oser montrer que nous avons un rhume ?  Vous savez, cette affection bénigne qui se traduit par un fort écoulement nasal, de la fièvre, parfois de la toux…  Aïe, aïe, aïe…  Alors que nous avons le plus besoin les uns des autres, voilà qu’une personne atteinte du COVID-19 se voit complètement isolée, véritable paria qui ne peut plus recevoir aucune visite.  Gare à elle si elle a oublié son gsm ou son chargeur !  Le temps de la pandémie est devenu celui de la solitude forcée.

Cela va aller jusqu’à l’abandon des rites funéraires !  Je cite l’auteur du roman : « D’ordinaire, la maladie a ses rites qui unissent le patient à son entourage ; et la mort, plus encore, obéit à une liturgie où se succèdent toilette funèbre, veillée autour du défunt, mise en bière et enterrement.  Les larmes, les paroles à voix basse, le rappel des souvenirs, la mise en état de la chambre mortuaire, les prières, le cortège final, la présence des parents et des amis : autant d’éléments constitutifs d’un rite de passage qui doit se dérouler dans l’ordre et la décence. » [Ibidem]

Et puis, il y a les héros, et les autres.  Dans une telle situation où se réunissent plusieurs facteurs comme la soudaineté, la perte de contrôle, la peur signalant un danger, les hommes ne peuvent plus se cacher sur ce qu’ils sont au fond d’eux-mêmes.  Comme lors d’un conflit armé (repensons à la dernière guerre mondiale), nous voyons apparaître les personnages du roman de Camus.  On y voit les profiteurs, les inconscients, les serviles, les traîtres, les délateurs et les résistants, les soldats du front.  Dans cette situation qui nous sort de nos repères habituels, qui nous donne l’impression d’être en danger (alors que nous ne le sommes pas vraiment), une facette de notre personnalité à chacun se révèle.  On ne peut plus se réfugier derrière de fausses excuses.  L’univers du juste milieu, des demi-teintes, et des compromis qui flirtent avec les compromissions, se trouve brusquement aboli.  En face des profiteurs et de ceux – beaucoup plus nombreux – qui cèdent simplement à la panique, nous voyons apparaître des héros qui dominent leur peur et qui ne se dérobent pas à l’exercice de leur profession ou de leur responsabilité.  En disant cela, je ne pense pas seulement aux infirmières, aux médecins, aux personnes qui n’ont pas le choix de continuer à travailler en contact avec d’autres sous peine d’être virées…  Non, je parle de tout le monde !  De notre attitude à chacun, là où nous sommes, dans notre quotidien !  Allons-nous laisser la peur et l’égoïsme continuer à nous faire perdre le sens de l’humain (même et surtout derrière de “bonnes raisons” comme l’économie, la loi, ou le “je ne suis pas responsable”…), ou allons-nous brandir nos valeurs et les mettre en œuvre au grand jour, quitte à déplaire à certains ?

Et quand le plus gros sera derrière nous, il y aura la recherche des coupables.  Quand une population est choquée par ce qui lui arrive, surtout quand ce fut si soudain et si paniquant, elle cherche à s’expliquer l’attaque dont elle fut victime en cherchant les causes du mal.  Cette attitude permet de retrouver un cadre sécurisant là où tout allait à vaux l’eau, et donc de réfléchir au(x) remède(s).  Certes, il me semble juste que les décideurs (politiques ou autres), qui ont fait des choix dont le principal critère était l’intérêt personnel, partisan et/ou économique plutôt que celui du plus grand nombre, soient démis de leur fonction et sanctionnés.  Il en est tout autrement pour les gens du peuple.  Evitons ce qui était à l’époque la chasse aux collabos.  Nos réactions à chacun(e) sont générées pas nos histoires personnelles, nos forces et nos fragilités.  Evitons le lynchage de ceux et celles qui auront “déçu”.

Car ce que nous sommes en train de vivre est de l’ordre du traumatisme.  Ho, je ne vous parle pas de traumatisme comme une prise d’otage, un accident ou d’autres situations du même acabit.  Non.  Cette situation réunit les trois paramètres qui permettent de qualifier une situation de traumatique, que ce soit avec un grand “T” ou un petit “t”, à savoir : l’effet de surprise, une intense émotion de peur liée à une intégrité en danger, et la perte de contrôle.  Nous vivons, ou avons vécu cela.  Et nous ne sommes pas égaux devant le traumatisme. Nos réactions diffèrent sensiblement de l’un à l’autre.  C’est de la faute à personne.  Et trop souvent, après avoir vécu un traumatisme, se présente à l’horizon le fameux “syndrome post traumatique”, ce disque rayé qui représente les tentatives désespérées et permanentes de la personne pour retrouver le contrôle d’une éventuelle situation similaire (par l’un ou l’autre aspect) qui pourrait survenir.  Après cette crise, nos comportements risquent fortement de changer.  Des relations se déferont, d’autres se créeront. 

Or, pour sortir grandi d’une telle situation traumatique, il nous faut faire preuve de résilience.  Ce phénomène psychique, s’il passe par la reconnaissance du statut de victime impuissante, ne se nourrit pas de vengeance.  Faire payer aux coupables, en s’appuyant sur nos propres jugements nécessairement imparfaits de la situation, n’aide pas à nous sentir bien.  Jamais.  Par contre, chercher à répondre à des questions comme : qu’est-ce que j’ai appris (sur moi-même ou sur autrui) que jusque-là je ne voyais pas, qu’est-ce que j’ai apprécié pendant cette période, qu’est-ce que je veux garder dans mon quotidien, comment donner de la place à cela dans les habitudes qui vont revenir, quelle place vais-je donner dorénavant au travail, à mes enfants, à mon ou ma conjoint(e), aux jeux, aux écrans,… ? permet de donner du sens à ce qui est vécu, de prime abord, comme une catastrophe financière, relationnelle, ou professionnelle.  Attention.  Je ne dis pas qu’il ne faut pas retirer certaines personnes de leurs fonctions de décideuses, au vu des incompétences, des erreurs manifestes, de la sourde oreille dont certaines ont fait preuve pour “faire passer” tel ou tel projet politique.  Plus que jamais, nous avons vu combien les politiciens sont à ce point complètement hors contact avec la réalité des gens du terrain, combien leurs motivations semblent fort suspectes tant l’argent et le pouvoir les rendent fortement influençables par les intérêts des lobbies.  Nos votes doivent sanctionner, mais pas seulement.  Nous devons aussi agir au quotidien.  Et c’est possible, en refusant d’acheter ce qui ne nous semble pas correct, même si c’est moins cher (je parle ici pour les personnes qui peuvent se le permettre financièrement).  Je vais à ce sujet donner la parole à Coluche, quand il disait : « Quand on pense qu’il suffirait que les gens n’achètent plus pour que ça ne se vende pas ! » Cela implique également d’exercer notre esprit, notre regard critique sur ce qui est dit, et d’oser s’opposer à certaines décisions. 

Je terminerai en exprimant l’espoir suivant : au sortir de cette crise, qui je l’espère durera suffisamment longtemps pour que la leçon nous entre dans le crâne (l’être humain ne change, hélas, que lorsque son inconfort est trop grand), je souhaite que les valeurs qui régissent notre société changent suffisamment pour passer de la course économique mortelle pour l’humanité à une considération plus globale et systémique de son écosystème.

« Actuellement, l’humain mène une guerre contre la nature.  S’il gagne, il est perdu. » [Hubert Reeves – 2011]

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